Coup de pression à Jeffreys Bay

Coup de pression à Jeffreys Bay

Etes-vous déjà tombé sur cette série d’articles proposée par Surf Session, le coup de pression de… ? Des surfeurs bien connus, professionnels du WCT, big wave riders, nous expliquent le jour où ça ne s’est pas bien passé et où ils ont pensé y rester. Tout surfeur, peu importe son niveau, a vécu au moins un coup de pression dans sa vie. Il y a des moments où ça ne se passe pas comme prévu, où on bouffe plus que d’habitude. La plupart du temps on s’en sort et ça nous sert de leçon. Mais des fois on se dit que c’était juste. Je m’en vais vous raconter mon coup de pression…

Jeffreys Bay, Afrique du Sud

C’était il y a bien longtemps aux confins de l’Afrique, à Jeffreys Bay. Vous savez le spot mondialement connu ? La vague parfaite, dévoilée aux surfeurs du monde entier grâce au film « The Endless Summer » ? L’étape tant attendue du World Championship Tour ? Tout surfeur qui a surfé cette vague pourra vous dire à quel point elle est parfaite. Une vague ultime, d’une longueur incroyable et sur laquelle on prend une vitesse hors du commun.

A l’époque je vivais à George, une ville située à 1h30 de Jeffreys Bay. Chaque fois qu’une houle massive était annoncée, nous faisions le déplacement pour surfer cette vague de classe mondiale. Je connaissais donc bien le spot, j’avais déjà mes petites habitudes : je savais où me mettre à l’eau, où me placer et où sortir.

Cette fois-ci, la vague faisait, selon les dires, dans les 8 pieds. Si vous convertissez, vous trouverez 2,5 m. Mais je vous avouerais que je n’ai jamais rien compris aux mesures de surf, surtout en Afrique du Sud. Il semblerait qu’à partir de +8 pieds  ça fasse toujours +8 pieds : une vague de 20 mètres fait plus de 8 pieds ; c’est pas faux, mais c’est pas très précis.

En rapport avec mes capacités physiques du moment et ce que j’avais l’habitude de surfer, c’était gros. De mémoire, je dirais que ça faisait à peu près la même taille que la vidéo ci-dessous de Tom Curren, le maître incontesté de Jeffreys Bay.

La préparation mentale

Lorsqu’on surfe Jeffreys Bay à cette taille on ne fait jamais trop le malin avant de se mettre à l’eau. On prend le temps de se préparer, de waxer sa planche de manière homogène, de bien enfiler sa combinaison, de boire un coup d’eau, de regarder les séries passer. Puis enfin on se décide. Cette fois-ci je n’étais pas très confiant, pourtant j’avais déjà scoré à cette taille et j’avais pris des vagues dont je me souviens encore. Mais là, je ne dis pas que la mer ne me voulait pas (dixit notre cher ami de Nice dont on entend beaucoup parler en ce moment), parce que la mer a autre chose à penser que de choisir qui a le droit de la surfer…mais je n’étais pas « dans mes bottes », un jour sans.

Mais tout surfeur comprendra ce que je dis : quand on se retrouve devant des vagues parfaites et qu’on vient de loin, on fait des concessions, alors on y va quand même.

 La mise à l’eau

La mise à l’eau à Jeffreys Bay vous mets déjà dans le bain (sans jeu de mot). La vague de Supertubes (la section la plus connue) casse sur un reef qui fini sur la plage en de multiples canaux. En théorie, c’est assez est simple : on attend une grosse série de vagues suivie d’une belle accalmie, on se met au bord d’un canal, on attend qu’il soit bien rempli d’eau, puis on se jette dedans et on se laisse emporter vers le large. Si on a bien calculé son coup on passe la barre* sans problème. Sinon on a le droit de recommencer et en général on y laisse quelques morceaux de peau sur le reef bien acéré.

Jusqu’ici ça se passe bien. Les premières séries arrivent et c’est impressionnant. La vague déroule à une vitesse vertigineuse, elle est ultra-puissante et on voit des cavernes se former d’une profondeur infinie. Peu de surfeurs se jettent dans la gueule du loup. Beaucoup de vagues restent inviolées mais tout le monde admire le spectacle. Dès qu’un surfeur se jette, c’est l’euphorie, tout le monde l’encourage, ça siffle ça hurle, bref, c’est tendu.

Ça fait déjà une bonne demi-heure que je suis à l’eau, je n’ai toujours pas pris de vague et ça commence à m’énerver, je suis impatient de nature…

Une vague arrive et je pense être bien placé, je rame autant que je peux, le fort vent off-shore, caractéristique de Jeffreys Bay, ne m’aide pas à partir. Les embruns marins m’aveuglent mais je ferme les yeux et je continue. Je la loupe malgré tout.

Je me retourne pour ramer vers le pic et là, sa grande sœur va casser juste devant moi. Je comprends déjà que ça va être compliqué. A ce moment là, on a deux choix : soit on jette sa planche et on plonge le plus profond possible, au risque que le leash casse et qu’on perde sa planche, soit on se la joue beau gosse et on tente le canard. J’ai choisi la deuxième option, un excès de confiance…

Sous l’eau

Je prends donc une grande respiration et je fais mon canard. Je sens la première secousse d’une puissance extrême : c’est la lèvre qui m’attrape. Puis suit un très court moment de calme (je suppose que je suis dans l’œil de la vague) et ensuite je me fais déchiqueter. Je me fais arracher ma planche des mains (c’est là qu’on regrette d’avoir tenté le canard), puis je me fais secouer dans tous les sens, je touche violemment le fond, je suis dans le noir, je ne sais plus où est le haut du bas et le temps me paraît déjà très long. Les remous m’empêchent de remonter mais je sens que mon leach me tire, c’est une bonne nouvelle, cela signifie que le bout de ma planche a rejoint la surface de l’eau (imaginez un bouchon de pêche au moment où le poisson attaque). je tire donc sur mon leash pour rejoindre la surface, il est grand temps que je l’atteigne car j’ai besoin d’air.

La seconde vague

Je savais bien qu’en arrivant à la surface je n’aurai pas beaucoup de temps pour respirer avant qu’une deuxième vague arrive, car j’avais passé beaucoup de temps au fond. De plus, je ne savais absolument pas où était la plage et donc par où allait arriver cette seconde vague.

Arrivé à la surface je résiste à la tentation de respirer immédiatement (pour éviter d’avaler de l’eau plutôt que de l’air, ce qui aurait été fatal) et tente de distinguer le nord du sud. Manque de peau, la seconde vague est sur le point de me casser dessus, j’ai les poumons vides, je n’ai pas le temps de plonger correctement et je me refais secouer violemment. Là je suis vraiment dans le rouge, je résiste à ouvrir la bouche. Je réalise que s’il y en a une troisième je suis foutu.

Dans la mousse

J’arrive à la surface, je n’ai plus de force, je suis asphyxié. La dernière vague m’a éloigné du point d’impact, je suis dans la mousse et j’ai donc enfin le temps de respirer une bonne dizaine de fois. Ça va beaucoup mieux mais je suis paniqué. J’essaie d’avoir le dessus sur mes émotions car je sais que c’est crucial pour s’en sortir : le stress est énergivore et il faut que je préserve toute mon énergie.

Si vous avez bien suivi, vous comprenez que je suis entre la barre et la plage qui se situe à une cinquantaine de mètres. Mais malheureusement il y a le reef avant le sable, et les vagues sont trop violentes pour le traverser sans risquer de se faire gravement écorcher. Je me retrouve donc dans la même situation qu’un alpiniste au beau milieu d’une paroi de glace, pris par les crampes, et qui n’a d’autre choix que de continuer à monter.

Sortie de secours

Je remonte donc au pic, rien n’a changé, les mêmes vagues mais elles me font beaucoup moins rêver. Je prends bien 20 minutes pour récupérer de mes émotions. Le problème à Jeffreys Bay c’est que pour sortir on est obligé de prendre une vague et je n’ai pas trop envie de retenter ma chance. Je me dirige donc vers une section où la vague est moins violente, j’arrive à en prendre une, la plus petite que je trouve. Une fois debout, je sens mes jambes trembler à la fois par le stress et à la fois par la fatigue. Ce n’est vraiment pas un plaisir de surfer à ce moment là car je suis en mode survie.

La porte de sortie est très similaire à la porte d’entrée. Sauf que cette fois il faut repérer un canal, mettre sa planche les ailerons en avant (pour éviter qu’ils touchent les rochers) et prendre la fin d’une vague en visant le canal. J’accompli le challenge et je parviens enfin à sortir, non pas sans quelques écorchures car je ne suis plus très lucide. Je suis enfin sur le sable et la pression redescend.

La morale de cette histoire

Cette expérience m’a permis d’être lucide quant à la dangerosité du surf. Ce jour là, j’ai eu la chance d’avoir une bonne condition physique me permettant de m’en sortir. J’attache désormais une importance particulière à ma préparation physique. Sans parler de préparation de haut niveau, je ne me contente pas de surfer. Je rame, je nage, je cours, je fais des apnées, du VTT, … il est important de bouger régulièrement pour prendre conscience de ses capacités et de ses limites. Et surtout, j’écoute mon instinct.

C’était mon coup de pression à Jeffreys Bay.

 

*zone de vagues à franchir pour se retrouver derrière les vagues