Non merci Kelly

Non merci Kelly

Cher Kelly,
Aujourd’hui je t’écris une lettre que tu ne liras probablement jamais. Mais je ne t’en veux pas pour ça.

Je souhaiterais en savoir plus sur ton projet de développement de la vague artificielle. Parce que je n’arrive pas à comprendre. Pourtant cela fait un moment que j’essaie.

On est d’accord on ne peut pas appeler ça du surf ?! On ne peut pas réserver un WCT à une vague artificielle ?!

Pour moi, comme beaucoup d’autres surfeurs, le surf c’est ça :

Les prévisions de surf

Le matin j’allume mon ordi et je regarde les prévisions. Au fil du temps, j’ai amélioré mon rituel :

Je regarde une sélection de sites météo surf que je compare entre eux. Je regarde la force et la direction du vent, la direction de la houle, sa taille et sa période. Je regarde les horaires et les coefficients de marée, …

Puis je scrute les cartes satellites, j’observe comment évoluent les dépressions, quelle puissance on peut en espérer. Je regarde également les bouées côtières et larges. Ces bouées nous apportent des données précises sur des conditions en temps réel à un point fixe dans l’océan. De ces points, je sais maintenant le temps que met la houle à arriver sur nos côtes.

Je regarde aussi les relevés du sémaphore près de chez moi, parfois je regarde les webcams, j’ai aussi mon baromètre qui ne se trompe jamais.

Ah oui j’oubliais, je regarde dehors aussi. Bref, je joue à l’apprenti météorologue.

Mon cerveau, tout juste éveillé par une tasse de café, a pris l’habitude de croiser ces données. Je me fais mon avis sur le potentiel surf du jour. Quelques échanges de messages avec les copains et un créneau surf est calé ou non. Car oui, parfois l’aventure s’arrête là. Car le bon moment surf du jour ne colle pas avec les contraintes professionnelles et familiales.

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L’arrivée sur le spot

Je ne vais pas te l’apprendre Kelly, en fonction de tous ces paramètres, les vagues sur un même spot peuvent être radicalement différentes.

Avant d’arriver en face du plan d’eau, il y a toujours un moment de suspens: tant qu’on ne l’a pas vu, on ne sait pas à quoi s’attendre exactement. Parfois c’est une bonne surprise, parfois une mauvaise.
Mais peu importe, à ce stade là, j’ai déjà vécu une belle expérience et amélioré ma connaissance de l’océan.

À l’eau

Dans l’eau, j’observe, je cherche mes repères. Peut-être que toi tu ne ressens pas ça. Tu es arrivé à un tel niveau d’excellence et tu as surfé tellement de vagues que ton placement est devenu inné. Moi non, il y a toujours un moment d’observation, surtout quand j’arrive sur un nouveau spot. Mais ça, ça me plaît, la découverte de l’inconnu, la phase d’approche.

On retrouve parfois les copains, ou des habitués que l’on côtoie fréquemment. On ne sait pas grand chose d’eux, même pas leurs noms parfois. Mais c’est comme ça que ça marche, ça ne nous empêche pas de nous apprécier et de partager un moment. Souvent, on commence à discuter, à se raconter une histoire. Mais une série arrive emportant avec elle le dénouement.
Nous avons tous un point commun ici : personne n’a payé de droit d’entrée et tout le monde s’est mis à l’eau quand il le souhaitait, sans les contraintes d’ouverture de l’établissement.

Là démarre le jeu du placement. Selon mon humeur, soit je me positionne à l’inside où je risque de prendre quelques vagues sur la tête, mais aussi attraper les plus creuses; soit je me place à un endroit plus pépère. C’est moi qui choisi, personne d’autre, et surtout pas une machine ou un technicien. Et surtout, je ne tourne jamais le dos à la mer.

Puis je me lance sur ma première vague.

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Je surfe

Quand on part sur une vague, on ne sait jamais ce qu’il va se passer, et ce, dès le take off. C’est la surprise. Alors c’est de l’improvisation. Je ne suis pas un patineur qui a appris son programme par cœur, je suis un surfeur qui sait faire quelques manœuvres et qui essaie de les placer toujours mieux. Je suis surtout un surfeur qui améliore sa lecture de vague en permanence et qui devient de plus en plus réactif. Un surfeur qui tente d’exploiter au mieux la puissance de la vague pour créer des courbes toujours plus soutenues et équilibrées.

La préparation physique

En fonction des conditions je sais aussi que je peux vraiment passer un mauvais quart d’heure. Alors je me prépare à cette éventualité, je fais attention à mon hygiène de vie, je fais d’autres sports, je suis sérieux les jours précédents une grosse session. Car l’élément auquel je me confronte n’est pas maîtrisé, il y a toujours des incertitudes : une houle qui grossit à l’improviste, une série qui décale, des mauvais courants, …

Alors tel un boxeur, quelques jours avant une session d’envergure, je rentre dans ma bulle, mon tempérament n’est pas le même avant et après une session solide.

La vague artificielle

Je n’ai pas testé de vague artificielle. Comme tout surfeur, ça me plairait. Mais ce que je sais déjà, c’est que je saurai à quoi m’attendre avant même d’arriver. Je saurai quand ce sera mon tour de prendre une vague, pas de jeu de placement. Je saurai aussi que je prendrai forcément une vague, qu’elle sera de bonne qualité. Je saurai que la personne derrière moi prendra sensiblement la même, comme la personne devant moi. Je saurai que si je prends le bouillon, derrière, aucune vague ne viendra me mettre la pression. Bref, je n’aurai pas l’expérience surf.

Et lorsque je regarde une compétition, ce qui me passionne avant tout c’est d’observer la lecture des vagues des athlètes, être surpris par un surfeur qui aura compris mieux que les autres le fonctionnement du spot et qui sortira le run prodige, quelque chose que tu as fait des dizaines de fois Kelly. Je t’ai vu surfer sur ta vague, mis à part la perfection mécanique du tube, ton surf ne m’a pas fait rêver. Je n’ai pas vu un late take off, un tube surprise, une manœuvre placée à un moment improbable.

Alors pourquoi intégrer la vague artificielle dans le monde de la compétition ? Va-t-on en arriver au même point que l’escalade qui organise ses mondiaux exclusivement en salle sur des parois artificielles ?!

Alors non merci Kelly, je préfère encore me taper des sessions pourries, avoir froid, perdre beaucoup de temps à me préparer, ou à regarder des compétitions où les conditions sont médiocres.

On ne cherche pas la rentabilité quand on surfe.